Equité et justice dans l’évaluation. Une petite mise en perspective historique et interculturelle

Même si l’égalité effective des chances a pu (et peut encore) paraître comme un idéal restant à atteindre pleinement, les deux systèmes ont tendu cette promesse à la jeunesse…

Vous découvrez soudainement que vous devez passer une épreuve que vous avez complètement oubliée. Vous arrivez en courant au bâtiment, juste à temps et en haletant. Après un contrôle de votre inscription et de votre identité, puis de vos effets personnels, minutieusement fouillés pour vérifier qu’aucun article prohibé n’y figure, vous parvenez enfin à votre table.

A peine assis(e), votre placement est noté par un surveillant passant parmi les candidats, tandis que vous écoutez les consignes énoncées par un responsable : toute tentative de triche entraînera l’élimination immédiate, assène-t-il. Votre copie ne doit porter aucun signe distinctif, doit être rédigée en encre noire et doit être rendue anonyme à la fin du temps règlementaire, pour être évaluée ensuite par deux correcteurs.

Lorsque vous commencez à lire le sujet, tout bascule : c’est écrit en chinois ancien, mais (sans comprendre comment) vous parvenez à le lire !

" Les lois et les pratiques institutionnelles permettent aux gouvernants et aux gouvernés d’entretenir une confiance mutuelle. Pourtant, les éminents théoriciens confucéens Mencius et Xunzi sont en désaccord sur ce point. Expliquez la nature de leur désaccord et la conception de la société propre à chacun. "

Et, là, vous paniquez – « Confuciens ?! Je n’y connais rien du tout ! » – votre cœur s’emballe, puis, avec un soupir de soulagement, vous vous réveillez et réalisez que ce n’était qu’un rêve !

Origines anciennes des concours modernes

Cette épreuve aurait pu (jusqu’à l’ouverture du sujet, au moins) être pour le baccalauréat ou un concours français, alors que l’exemple est tiré d’un concours chinois du milieu du XVIe siècle ! Et le déroulement en Chine impériale aurait été presque le même plusieurs siècles auparavant. Au fil des dynasties, en effet, les procédures pour le recrutement par examen de la haute administration impériale en Chine ont évolué en une véritable institution d’évaluation nationale (appelée « kējŭ »).

Stabilisée à partir du XIVe siècle et maintenue jusqu’en 1904, ce système visait à certifier les candidats jugés le plus méritants, et ce en assurant l’équité entre eux, en empêchant la triche et la corruption, et en promouvant une certaine mobilité sociale (parmi les familles suffisamment riches pour faire éduquer leurs fils)…

Or, certaines ressemblances entre le kējŭ et les concours français ne sont pas fortuites. En effet, les écrits jésuites à ce sujet (dont ceux de Matteo Ricci publiés en 1614), ont marqué les esprits des Lumières et de leurs précurseurs : de Vauban à Voltaire, on relève un intérêt tout particulier pour la sélection par concours d’administrateurs éclairés déjà pratiquée en Chine, à contre-courant de la voie purement héréditaire dans la France de l’Ancien Régime.

Détail d’enluminure de rouleau montrant un examen impérial du XVIe siècle
Détail d’enluminure de rouleau montrant un examen impérial du XVIe siècle. Source : The Official Career of Xu Xianqing, Yu Ren et Wu Yue, 1590 - via Wikimedia Commons

Dès les premiers examens d’admission en France, institués par Vauban dans les années 1690 pour les ingénieurs voulant travailler sur les fortifications, jusqu’au premier concours républicain en 1794, l’objectif explicite était de recruter par les connaissances et les capacités de raisonnement estimées pertinentes, tout comme c’était le cas pour le kējŭ.

Que jugeait-on pertinent ? Principalement les écrits confuciens classiques pour les mandarins chinois (même s’il y a eu des débats récurrents sur ce point au grès des dynasties), mais les mathématiques avant tout pour les Français. Le principal objet des examens chinois favorisait une culture commune des lettrés, en dépit de connaissances plus pratiques (dont les mathématiques et le droit, par exemple), qui seront intégrées au programme du kējŭ au XIVe siècle. A l’inverse, les concours d’admission aux grandes écoles ont intégré tardivement des exigences visant davantage de culture commune (notamment avec l’introduction de l’exigence du diplôme du baccalauréat dans les années 1850).

Les épreuves observées en Chine par les jésuites étaient déjà sous forme écrite, tandis que les oraux ont dominé en France jusqu’au milieu du XIXe siècle. La principale raison de cette évolution vers des épreuves écrites, en France comme en Chine, était la même : la massification des candidats. Pour les deux, cette évolution suivait un effort national pour augmenter le nombre et l’accessibilité effective des écoles (dès le Xème siècle en Chine).

Techniques anciennes et nouvelles pour l'équité

Dans les deux contextes, les procédures pour l’évaluation ont évolué pour maximiser l’équité de traitement et minimiser les risques de triche ou de collusion. Or, lorsqu’une épreuve n’est plus un face-à-face individuel entre examinateur et candidat, les questions de l’équité, de la possibilité de triche, de la fiabilité des correcteurs prennent une tout autre dimension : plus les critères de jugement du candidat lui paraissent éloignés, plus sa crainte de l’arbitraire et de l’injustice risque de se développer.

D’où, sans doute, la légende française du correcteur jetant son paquet de copies dans l’escalier pour déterminer les notes (chacune selon sa marche), avec la remise au goût du jour : la méthode des fléchettes. Dans la Chine impériale, on retrouve les mêmes anxiétés, sans doute muées en ressentiments dans le cas de l’écrivain chinois Pu Songling, qui (après avoir raté plusieurs fois des concours au XVIe siècle) a écrit des nouvelles à ce sujet. Dans celle intitulée « Archiviste dans l’autre monde », il décrit la rencontre entre deux étudiants et un sage aveugle qui prétend pouvoir déterminer la juste valeur d’une rédaction par l’odeur de ses cendres… contrairement aux correcteurs officiels, qui eux sont totalement aveugles : des yeux et du nez !

Comment, dans un tel contexte, les institutions pouvaient-elles démontrer l’équité et la justice de leur système ? Outre les contrôles à l’entrée déjà vus ci-dessus, on peut relever toute une série de dispositifs analogues dans les deux contextes :

Dispositif Examens impériaux anciens Concours français modernes
Sites d'épreuves sécurisés Centres dédiés et pérennes (enclos fortifié avec miradors, cellules individuelles, cuvettes…) Centres équipés et alloués (bâtiment protégé avec salles fermées, tables, sanitaires…)
Placement candidats enregistré Par annotation sur la copie (antitriche) Par flashage de code-barre (émargement et antitriche)
Surveillance organisée Par surveillants supervisés (avec codification des anomalies à signaler par tampon sur la copie) Par surveillants supervisés (avec codification des anomalies à signaler par PV et voie numérique)
Standardisation des exercices Par essai « à huit pattes » / écrits à caractères limités… Par dissertation en trois parties / note de synthèse…
Anonymat des corrections Par fac-simile physique (chaque copie est recopiée par un intervenant institutionnel) Par fac-similé numérique (chaque copie est scannée par un intervenant institutionnel) ou passation sur ordinateur
Multi-correction des copies Par sous-examinateurs et examinateur(s) en chef Par binômes de correcteurs avec suivi des responsables
Standardisation des corrections Par marques sur les copies (traces de lecture et symboles normés à marquer sur la copie) Par procédés numériques (barème, annotations, statistiques, contrôle des pages vues…)

La liste ci-dessus recense non seulement de nombreux parallèles entre les deux systèmes, mais aussi quelques différences particulièrement importantes : les bâtiments pour les examens impériaux chinois étaient de véritables forteresses avec un caractère quasiment carcéral (comme le relève Pu Songling dans une de ses nouvelles), tandis que les évaluations modernes en France se déroulent dans des salles équipées non seulement pour la sécurité et la surveillance, mais aussi pour leur conformité sanitaire. Dans les deux cas, on relève une machinerie importante mobilisée pour assurer une certaine conception de l’équité et la justice.

Il convient de rappeler, cependant, que les deux systèmes excluaient les femmes jusqu’à très tardivement et sont restés longtemps inaccessibles de facto pour bon nombre de jeunes hommes. Néanmoins, même si l’égalité effective des chances a pu (et peut encore) paraître comme un idéal restant à atteindre pleinement, les deux systèmes ont tendu cette promesse à la jeunesse et y ont consacré des moyens substantiels, malgré le risque de décevoir.

Évolutions, frustrations et perspectives

La machinerie des institutions d’évaluation a évolué dans le temps, mais les techniques de triche ont su s’adapter aussi. Avec la massification de surcroit, la surveillance efficace devient de plus en plus ardue.

Ainsi, des cancres chinois aisés ont su se procurer des antisèches si impressionnants (avec écriture en « tête de mouche » sur tissus ou vêtements fins) que certains figurent aujourd’hui dans des musées, tandis que l’ingéniosité de petits malins français a pu faire l’objet de BD ou films comiques, comme dans les « Sous-doués » de Claude Zidi.

Gilet et chaussettes antisèches impériaux exposés dans des musées chinois. Photo : Museum Fatigue, Mystery Object #28: Imperial Examination Cheat Sheet Socks, 2020.

De nos jours, ce sont les objets connectés et les systèmes de génération automatique de texte par intelligence artificielle qui sont devenus la hantise des institutions chargés d’évaluations à travers le monde. Commençant avec les téléphones mobiles, désormais des apprentis tricheurs pourraient tenter leurs chances avec des montres ou lunettes connectées pour demander à un assistant conversationnel de leur souffler les réponses.

Et qu’en est-il des corrections dans un tel contexte ? L’avenir sera-t-il fait de « copies » soumises à une évaluation par intelligence artificielle, peut-être même avec le traitement étant réalisé directement devant le candidat ? Cette éventualité, quasiment impensable il y a cinq ou six ans, devient imaginable aujourd’hui. A supposer que c’était réellement possible, serait-ce dans l’intérêt général ? Au-delà des autres considérations, le fondement probabiliste des IA actuels pourrait en faire douter, surtout au regard des connaissances issues des sciences de l’évaluation… mais cela fera l’objet d’un prochain article.

Quelques repères bibliographiques

BELHOSTE, B., « Anatomie d’un concours. L’organisation de l’examen d’admission à l’École polytechnique de la Révolution à nos jours », Histoire de l’éducation, n° 94 (2002), 141-175.

CHU, S., « Failure stories : Interpretations of rejected papers in the late imperial civil service examinations », T’oung Pao n° 101 (2015), 168-207.

ELMAN, B. A., Civil examinations and meritocracy in late imperial China (2013).

MERLE, P., « L’école française et l’invention de la note. Un éclairage historique sur les polémiques contemporaines », Revue française de pédagogie. Recherches en éducation, n° 193 (2015), 77-88.

MIYAZAKI, I., China’s examination hell: The civil service examinations of imperial China (1976).

O’SULLIVAN, B. et CHENG, L., « Lessons from the Chinese imperial examination system », dans Language Testing in Asia, vol. 12, n° 1 (2022), 52-72.

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