« Chaque avancée technologique amène de nouveaux débats » – Entretien avec Camille CAPELLE, Université de Bordeaux (Partie 2)

Enseignants en réunion pédagogique utilisant des outils d’évaluation numérique

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Dans la seconde partie de notre entretien avec Camille Capelle, maîtresse de conférences à l’Université de Bordeaux, la chercheuse prolonge sa réflexion sur l’évaluation numérique.
De l’attachement persistant au papier aux défis de l’intelligence artificielle dans l’enseignement, en passant par la place centrale de l’humain face aux outils : un regard éclairant sur les tensions et les opportunités du numérique éducatif aujourd’hui.

Numérique et évaluation : regard de chercheure

Tu écrivais que la technologie n’allait pas de soi dans le système éducatif français, notamment dans l’évaluation. Quel est ton regard sur cela aujourd’hui ?

Elle est intéressante cette question, parce que je pense que ça a toujours été le cas et c’est toujours le cas aujourd’hui. Le milieu éducatif est très frileux vis-à-vis des évolutions technologiques. Parce que cela transforme la forme scolaire à laquelle sont attachés les enseignants : la place et le rôle de l’enseignant, le rôle de l’élève et la manière de transmettre les savoirs. Dès qu’on introduit une technologie, ça amène à redéfinir ces positionnements-là. Et donc cela crée des tensions.

Il y a aussi des tensions qui sont liées à des ambitions institutionnelles et la volonté d’innover, de faire avec des technologies qui sont disponibles. Cela peut avoir des avantages dans la fluidité des échanges, et cela peut amener de l’innovation dans les pratiques. Je pense que les enseignants sont en tension parce qu’il y a de fortes injonctions à faire évoluer les pratiques avec des technologies et ils sont face à cette vision socio-économique qui peut être vue comme trop techniciste par les enseignants. D’autres part, les enseignants déplorent souvent le fait de ne pas avoir les moyens nécessaires à l’intégration des outils dans leurs pratiques. C’est le cas aujourd’hui avec l’IA : on leur dit clairement qu’il faut éduquer les élèves à l’IA, et qu’il faut intégrer l’IA dans leurs pratiques. En même temps, un cadre d’usage est paru en juin 2025, et leur dit qu’ils peuvent utiliser des IA « grand public » mais qu’il est mieux d’utiliser des outils souverains ou libres, qui n’existent pas ou très peu. Par ailleurs, s’ils viennent à utiliser ces outils-là en classe avec les élèves, il ne faut pas qu’ils demandent aux élèves de créer de comptes. Donc, par rapport aux outils qui sont disponibles actuellement, c’est quand même très complexe de mettre en place une activité pédagogique autour de l’IA, en tenant compte de toutes les contraintes qui leur sont posées, contraintes qui sont néanmoins légitimes :  il s’agit de la protection des données personnelles des élèves, cela relève donc de questions éthiques. Et puis la question de la souveraineté est au cœur de tous les débats en ce moment, dans l’éducation, mais aussi dans d’autres domaines.

Donc je pense en effet que la technologie ne va pas de soi dans le système éducatif et chaque avancée technologique amène de nouveaux débats. Si on en revient à l’évaluation, on le voit encore aujourd’hui, c’est très marqué d’un point de vue disciplinaire. Il y a des disciplines comme la philosophie où avoir des critères d’évaluation n’entre pas dans leur conception de l’évaluation, ce n’est pas dans leur schéma de pensée. Pour ce qui est des QCM, cela reste également encore mal vu en France, parce que je pense que cela renvoie l’image d’une industrialisation de l’éducation. Or celle-ci est pourtant nécessaire quand il faut évaluer des centaines d’étudiants. L’évaluation par QCM est un moyen efficace et on n’a pas trouvé mieux. Dans le système éducatif, il y a encore des débats autour de l’évaluation, parce que c’est un enjeu de pouvoir. L’évaluation, c’est ce qui est au cœur de la relation entre les enseignants, les élèves ou les étudiants. Et les technologies ne sont pas neutres, elles traduisent aussi des idéologies, et je pense que certaines ne sont pas compatibles avec les valeurs de certains enseignants.

Tu évoquais le fait qu’on nomme « copie » les réponses d’une évaluation numérique, référence directe au papier. La terminologie et la langue ont-elles évolué sur ce point ?

Justement, ça me fait beaucoup rire quand j’entends des collègues qui préparent leur cours et appellent les slides de PowerPoint, des « diapositives » ou encore mieux des « transparents » ! La diapositive est le vocabulaire de Microsoft dans Powerpoint donc cela fait sens, mais le transparent renvoie clairement à une histoire des sciences et techniques en éducation. Cela montre que, de tout temps, les enseignants se sont outillés, ils sont passés par des outils pour enseigner. Il y avait effectivement le rétroprojecteur, avec ces supports transparents projetés sur un mur ou tableau blanc… et c’est un vocabulaire qui perdure dans les pratiques. C’est intéressant de voir cela. Du point de vue de la langue française, il n’y a pas de nouveaux mots qui sont apparus. Cela traduit sans doute cet attachement à des pratiques plus anciennes.

 

Avec le recul, quels sont selon toi les apports concrets du numérique dans l’évaluation ?

Je pense clairement qu’il y a des avantages indéniables, mais tout dépend de la manière dont sont positionnés et utilisés les outils. Si on pense à Viatique, il y a cette nécessité de réduire les distances et de pouvoir communiquer très rapidement des copies à des correcteurs éloignés. Ce qui m’avait impressionné, c’était la qualité de la copie : c’est une copie sur laquelle on peut zoomer, elle a davantage de contraste, et présente donc une meilleure lisibilité.
Mais ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que le fait de placer un outil dans le processus d’évaluation impose à tous les participants de formaliser ce qu’ils veulent faire. Cela oblige à définir un contrat d’évaluation qui est nécessaire : les conditions de réussite, ce qu’on veut évaluer, comment, selon quels critères… L’avantage est là : cela permet de reformuler et de redonner du sens à quelque chose qui pouvait être implicite auparavant, ou peut-être pas systématiquement discuté. Là, ce contrat est renégocié.

Pour terminer, y a-t-il une idée reçue sur la recherche ou sur le numérique éducatif que tu aimerais déconstruire ?

Oui, je pense qu’il faut garder en tête que les usagers des technologies – donc là en l’occurrence les acteurs de l’éducation- ne sont pas soumis aux outils qu’ils utilisent. L’idée selon laquelle les outils nous astreindraient à des pratiques ou nous contraindraient dans nos modes de fonctionnement est encore très présente. En fait les acteurs ne sont pas passifs et restent maîtres de leurs pratiques. Ils sont aussi critiques dans le choix des outils et sont capables de détournements. On l’a vu avec Viatique. Je pense qu’au contraire, les technologies peuvent amener à des usages émancipateurs, à des usages qui lèvent des problématiques et qui permettent d’aller plus loin sur certains aspects.

L’humain est au centre, c’est l’humain qui choisit ce qu’il veut en faire. Donc peut-on dire qu’il reste maître de l’utilisation ?

Oui, ce n’est pas la technologie qui dicte les pratiques. Si on prend le cas des logiciels pour l’évaluation, ce sont les acteurs qui définissent comment ils veulent s’y prendre pour évaluer. Donc ce sont eux qui restent maîtres du processus. Il faut donc déconstruire l’idée selon laquelle la technologie imposerait un modèle, elle a pour intérêt de permettre à des usagers de redonner du sens à leurs pratiques et de redéfinir collectivement des processus.

Par rapport à cela, on voit qu’il y a encore des besoins en matière de formation au numérique je trouve, parce que la culture numérique dans l’éducation reste très inégale. Il y a encore beaucoup d’inégalités et d’hétérogénéité dans la manière dont les enseignants s’emparent ou pas des technologies, dans la manière dont ils sont capables ou pas de d’éduquer les élèves au numérique. Il y a encore du travail sur le développement d’une culture numérique dans l’éducation.

Remerciements chaleureux  à Camille Capelle pour ces deux épisodes riches, sa disponibilité et ses précieux éclairages.

 

Pour aller plus loin :

Relire la première partie 
👉 « Une technologie au service de l’humain » – Entretien avec Camille CAPELLE, Université de Bordeaux (Partie 1)

Découvrez Viatique 
La plateforme de dématérialisation des copies évoquée dans la thèse de Camille CAPELLE
👉 Découvrir Viatique 

Lire la thèse de Camille CAPELLE 
CAPELLE Camille, Échanger, concevoir, innover. Approche ethnographique d’évaluations pédagogiques avec les technologies numériques, Université Paul Valéry, Montpellier III, 2012.
👉 Accédez à la thèse 

Poste actuel de Camille Capelle

Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux, Laboratoire IMS (Intégration du Matériau au Système) Equipe RUDII (Représentations, Usages, Développements et Ingénierie de l’Information) et chercheure associée au laboratoire MICA (Médiations, Informations, Communication, Arts) dans l’axe ATIIA (Analyse des Transitions et des Innovations en Information et en Art).

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