« Une technologie au service de l’humain » – Entretien avec Camille CAPELLE, Université de Bordeaux (Partie 1)

Enseignants échangeant en salle des professeurs autour de l’évaluation numérique

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Douze ans après une thèse réalisée chez EXATECH sur les transformations numériques des pratiques d’évaluation, Camille CAPELLE, aujourd’hui maîtresse de conférences à l’Université de Bordeaux, revient sur son parcours et ses recherches autour des usages du numérique dans l’éducation. Dans ce premier épisode, elle revient sur son expérience doctorale en entreprise, la genèse de la plateforme Viatique et les liens entre recherche et innovation dans le domaine de l’évaluation. 

Une thèse au cœur des pratiques d’évaluation

Pourrais-tu nous présenter le sujet de ta thèse en quelques mots ?

Elle s’intéressait à la manière dont les outils numériques transforment les pratiques d’évaluation dans le milieu éducatif. Il s’agissait de comprendre d’une part, la façon dont les concepteurs d’outils – c’est à dire ici l’entreprise NEOPTEC (aujourd’hui EXATECH [NDLR]) – scénarisaient les pratiques d’évaluation avec la technologie d’une part. Et d’autre part, l’objectif était de voir comment les usagers, c’est à dire les enseignants, correcteurs d’examens et de concours, et cadres de l’éducation, s’en saisissaient dans leurs pratiques et en quoi cela a contribué à transformer les pratiques d’évaluation. Il s’agissait d’une thèse CIFRE, un dispositif de partenariat entre un laboratoire de recherche, une entreprise et un chercheur, un ou une doctorant(e).

Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté professionnellement et personnellement et continue-t-elle d’influencer tes recherches aujourd’hui ?

Le fait de faire une thèse en CIFRE est très intéressant, et cela continue de participer à la manière dont je peux aider d’autres doctorants qui cherchent à financer une recherche de thèse. Aujourd’hui, on fait de moins en moins de thèses non financées, donc le contrat CIFRE est un moyen de financer les thèses, autrement que par des financements exclusivement publics.

Le fait d’avoir un pied dans l’entreprise et de participer concrètement à l’activité de l’entreprise, c’est vraiment un plus je pense, même si aujourd’hui j’ai choisi de me consacrer à l’enseignement et la recherche.

C’était personnellement et professionnellement très enrichissant. Ce sujet m’a permis de voir comment le système éducatif se transforme avec les avancées technologiques et ça, c’est un sujet qui continue d’irriguer mes recherches. Aujourd’hui je travaille plutôt sur des pratiques en lien avec des outils « grand public » et plus tellement sur des outils de EdTech en particulier, ni des outils d’évaluation. Par exemple, je me suis intéressée à la place des réseaux sociaux. Les jeunes les utilisent beaucoup aujourd’hui, et nous cherchons à voir de quelles façons les enseignants s’en emparent ou non dans le système éducatif pour éduquer les élèves et faire de la prévention.

Je me suis aussi intéressée dernièrement à la place prise par les données numériques dans la société et au nécessaire développement d’une culture des données qui entre progressivement dans le système éducatif – renforcée aujourd’hui avec l’arrivée des intelligences artificielles. Ce sont des objets et des avancées technologiques qui posent un certain nombre de problématiques et suppose un accompagnement de la part de l’école.

Pourrais-tu nous présenter plus précisément ton poste actuel ?

Je suis enseignante-chercheuse. J’exerce mes enseignements à l’Institut National Supérieur du Professorat et de l’Education (INSPE), où on forme les futurs enseignants et où on les accompagne pour la passation des concours de CAPES, du CRPE pour les professeurs des écoles ou le CRCPE pour les conseillers principaux d’éducation auprès de qui j’interviens aussi. Je dirige aussi un Master 2 entièrement à distance sur la médiation et la médiatisation des savoirs, qui s’adresse plutôt à des professionnels de l’enseignement ou d’autres domaines, qui souhaitent s’orienter vers des questions d’éducation artistique et culturelle, ou de médiation scientifique et culturelle.

Pour la partie recherche, je suis chercheuse en sciences de l’information et de la communication, dans un laboratoire de sciences de l’ingénieur, rattachée à une équipe en sciences humaines et plus précisément en sciences de l’information et de la communication. Dans notre équipe, nous travaillons sur les cultures numériques, en particulier en éducation, et on a une approche essentiellement qualitative au travers de laquelle on s’intéresse aux représentations, aux usages, ainsi qu’aux cadres et aux dispositifs qui structurent et orientent les usages numériques en éducation. On s’appuie sur de l’analyse de discours, et on travaille par entretiens et observations sur le terrain pour rencontrer les personnes et enquêter auprès d’eux, comme je l’ai fait dans ma thèse.

Expérience chez EXATECH et genèse de Viatique

Tu formes à l’INSPE, à ces concours qui sont précisément corrigés sur Viatique aujourd’hui, cette plateforme d’EXATECH dont tu évoques la genèse dans ta thèse ! Que retiens-tu de ton expérience chez EXATECH ?

C’était très intéressant d’observer « de l’intérieur » – au sein d’une entreprise de conception d’outils pour l’éducation – et de pouvoir considérer le processus de conception, c’est-à-dire la façon dont les concepteurs scénarisent des pratiques d’évaluation, tout en étant eux-mêmes extérieurs à ce domaine-là, puisque mis à part le fondateur de l’entreprise, les autres professionnels d’EXATECH n’étaient pas nécessairement des personnes qui avaient de l’expérience dans le domaine de l’éducation.

Profil de Camille Capelle, Université de Bordeaux, et citation "Pour Viatique, nous étions tous convaincus que la technologie était bien positionnée car au service de l'humain"

Cela montre aussi que les innovations technologiques se co-construisent, et qu’elles sont le fait de négociations : la technologie ne s’impose pas, il y a une négociation entre la conception et les usages. On le voit aussi dans d’autres pratiques numériques, les usagers renégocient ou peuvent parfois même détourner des usages qui sont prévus par des concepteurs. Être au plus près du processus de conception et de voir ensuite les usages du côté de l’enseignement et de l’évaluation, c’était vraiment intéressant.

En effet, dans ta thèse tu évoques l’attachement au papier des correcteurs, par exemple les impressions de copies pour la correction après la numérisation. Pensais-tu alors que 15 ans après, Viatique serait utilisé dans les administrations et les écoles partout en France ?

Je pense que personne ne s’imaginait que ça marcherait aussi bien et aussi longtemps, même pas son concepteur, Monsieur Moussette (professeur fondateur de NEOPTEC [NDLR]) ! Même si on était, je pense, tous assez convaincus que la technologie était bien positionnée parce qu’elle est au service de l’humain. Elle ne modifiait pas fondamentalement le processus de correction des examens et des concours mais venait supporter des pratiques et des interactions nécessaires dans le processus d’évaluation des copies. Je pense que cela a permis de redéfinir le sens des concours, pour les politiques publiques qui ont mis en place cela, puis de redonner du sens, d’un point de vue économique, écologique et puis éthique. Je me souviens que Viatique a démarré avec la dématérialisation des copies du bac français à l’étranger, auprès de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger (AEFE). Il y avait un vrai besoin parce qu’il y avait des déplacements très importants, et des correcteurs dans des zones qui étaient géopolitiquement tendues. Le fait de supprimer ces déplacements a soulagé tout le processus et toutes les personnes qui travaillaient derrière. Il y avait des avantages indéniables, ce qui fait que ça fonctionne encore aujourd’hui.

Un grand merci à Camille Capelle pour l’échange qu’elle nous a accordé. 

Dans la seconde partie de cet entretien publiée la semaine prochaine, Camille Capelle partage son regard de chercheuse sur les transformations du numérique dans l’éducation, l’IA, les tensions qu’il suscite et les débats qu’il continue d’alimenter aujourd’hui.


Pour aller plus loin
 :

 

Lire la thèse de Camille CAPELLE 
CAPELLE Camille, Échanger, concevoir, innover. Approche ethnographique d’évaluations pédagogiques avec les technologies numériques, Université Paul Valéry, Montpellier III, 2012.
👉
https://theses.hal.science/tel-00778449


Poste actuel :

Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux, Laboratoire IMS (Intégration du Matériau au Système) Equipe RUDII (Représentations, Usages, Développements et Ingénierie de l’Information) et chercheure associée au laboratoire MICA (Médiations, Informations, Communication, Arts) dans l’axe ATIIA (Analyse des Transitions et des Innovations en Information et en Art).

Lien utiles :

Laboratoire IMS – Université de Bordeaux
👉
https://www.ims-bordeaux.fr/research-groups/cognitics/rudii/


Laboratoire MICA – Université de Bordeaux Montaigne
👉
https://mica.u-bordeaux-montaigne.fr


Axe ATIIA – MICA 
👉
https://mica.u-bordeaux-montaigne.fr/analyse-des-transitions-et-des-innovationsen-information-et-en-art

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